La gauche bataille contre le dumping fiscal des petits cantons.
Le geste est aussi radical que médiatisé. Mardi 24 janvier, Josef Zisyadis, parlementaire fédéral d'extrême gauche, connu en Suisse romande pour ses manières directes, quittait son fief de Lausanne et escorté par un groupe de journalistes, débarquait à Sarnen, chef lieu d'Obwald (31 000 habitants), au centre de la Suisse alémanique. Objectif : devenir citoyen de ce demi-canton qui, suite à un référendum, s'est métamorphosé en paradis fiscal. Et pouvoir ainsi déposer une plainte contre le système d'impôts dégressifs qui y est désormais appliqué. Le 12 décembre 2005, les Obwaldiens, avaient approuvé à 86 % d'incroyables baisses d'impôts : pour les sociétés, une taxe sur les bénéfices de 6,6 %, la plus basse de Suisse ; et surtout un tarif dégressif pour les contribuables les plus riches ceux dont les revenus annuels dépassent 300 000 francs suisses (194 000 euros) , alors que l'impôt sur la fortune était amputé d'au moins 30 %. Obwald rejoignait ainsi le club de ces petits cantons qui depuis des décennies pratiquent la sous-enchère fiscale, attirant les plus grosses fortunes, les sièges de multinationales et les capitaux. Comme Zoug, Schwyz et Nidwald, ou plus récemment Schaffhouse. Cette situation inquiète, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la Suisse.
Au lendemain du vote d'Obwald, le Parti socialiste helvétique, craignant un effet domino dans le reste du pays, annonçait vouloir recourir auprès du Tribunal fédéral, la plus haute instance juridique helvétique. Selon lui, le nouveau système fiscal entre en contradiction avec la Constitution fédérale qui prône l'"égalité de traitement devant l'impôt". Mais c'était sans compter sur les résistances autochtones : impossible ainsi de dénicher un Obwaldien acceptant de déposer cette plainte, même parmi les socialistes du cru, la seule personne approchée s'étant finalement rétractée. "Dans ce canton, il n'est actuellement pas possible de faire usage de ses droits civiques", concluait le chef du PS, dénonçant un "climat d'intimidation".
"RÉPUBLIQUE BANANIÈRE !"
C'est dans ce contexte que Josef Zisyadis a repris le flambeau. Vendredi 27 janvier, après moult péripéties, il est devenu citoyen d'Obwald, une famille acceptant de lui louer un studio dans la petite commune de Sachseln. Il a désormais jusqu'au 31 janvier pour agir auprès duTribunal fédéral.
La veille encore, la partie était loin d'être gagnée. Joint au téléphone, le député du Parti Ouvrier populaire (POP) qualifiait la situation de "rocambolesque", expliquant ne plus pouvoir s'inscrire dans le chef lieu de Sarnen, faute de logement. Le bail de sous-location qu'il avait obtenu mercredi ayant été annulé. "Ma logeuse a subi des pressions. C'était une femme courageuse, mais elle risquait de perdre son emploi et son logement... C'est digne d'une république bananière !" s'offusquait-il. Il a fallu trouver en catastrophe trouver un autre lieu d'habitation, tenu "secret" par précaution. Fraîchement accueilli par la population locale qui crie à l'ingérence, M. Zisyadis remarque qu'il est "bien plus facile pour un grand banquier de s'installer du jour au lendemain dans un paradis fiscal", citant le cas de Marcel Ospel, le président de l'UBS (Union des Banques suisses) qui en 2005 avait déménagé dans le canton de Schwyz, frontalier de celui de Zurich. "Je sais que des banquiers commencent aussi à s'installer à Obwald. Je suis en train de faire une liste. L'Europe peut-elle accepter qu'à l'intérieur même de la Suisse, de nouveaux paradis fiscaux soient ainsi créés ?" s'interroge le député.
Car au-delà de son caractère exotique, ce dumping fiscal est pris au sérieux par Bruxelles. En septembre 2005, la Commission européenne avait demandé des "éclaircissements" sur les faveurs accordées par certains cantons, estimant que cela pouvait violer l'accord de libre-échange entre la Suisse et l'Union européenne (UE). Les juristes européens comparent les pratiques fiscales de Zoug et de Schwytz, à des aides étatiques non autorisées. La Suisse s'était farouchement défendue de ces accusations. Mais le 15 décembre, lors de la réunion du Comité mixte Suisse-UE, le problème était remis sur le tapis. Des questions précises, mais non publiques, ont été transmises à Berne. La réponse se fait toujours attendre.